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Luisance d’Alban Richard : Une passion persistante

Une passion persistante

Luisance d’Alban Richard

Luisance.
On est aussitôt surpris, avant le premier geste, par la présence de deux banquettes noires sur la scène. Sont-ce deux divans de psychanalyste posés côte à côte, au plein centre du plateau ? On avisera. Pour l’heure, Céline Angibaud et Laurie Giordano entrent en scène.
A nouveau, on est saisi par l’inquiétante étrangeté des costumes portés par les deux danseuses. Notre regard y relève un par un les liens et fines courroies qui rappellent les attaches des camisoles de force des aliénés, comme celles des belles hystériques de la fin du XIXè siècle. Corps désignés, par la découpe imposée au dessin des chairs comme à leurs volumes : les seins, le buste y sont isolés par des bandes de tissu, nous laissant hésiter entre la gaze médicale ou le tulle, employé à féminiser traditionnellement le corps dans un jeu convenu de séduction, voilant à peine ce qui se donne déjà au regard. Rapport du désir, pulsion scopique commune à l’art et à l’éros, relation de l’humain à ses émotions... Le tissu du vêtement, lui, est opaque, semble lourd et retombe en pans découpés sur les jambes, ainsi révélées au regard, à chaque mouvement.
Alban Richard, pour Luisance, emprunte à la statuaire baroque comme à l’iconographie photographique de la Salpêtrière réalisée pour Charcot. De ces figures de pietà aux yeux blancs, révulsées vers le ciel, autrefois adulées par des foules de croyants, jusqu’aux visages grimaciers et tordus de ces femmes nommées « hystériques » par des hommes en mal de classification rationalisante, on ne voit qu’une seule et même intensité émotionnelle transitant infiniment dans le corps, imprimant à la surface des visages des plis, des mimiques, des rictus enfin, d’extase comme de souffrance, l’une et l’autre identique dans leur forme d’apparition . La danse est là, dans ce glissement incessant d’une formule pathique à l’autre, de la joie infinie, à l’effroi, à la colère. Arc hystérique ou corps cambré de plaisir, yeux effarés ou mi-clos de plaisir, il n’existe aucune distinction. Les danseuses sont là, toutes deux, devant nous, le corps entier pris par l’inexorable continu des affects, en une accumulation qui ne se sédimente jamais, ni jamais ne se fixe. Flux d’acmés émotionnelles. Le très bel O Haupt voll Blut de J.-S. Bach entoure un instant les danseuses, puis discrètement s’éteint. La danse d’Alban Richard n’a besoin d’aucun étai, elle se tient, d’elle-même.
Ces séquences « pathiques » s’enchaînent donc, et avec elles, notre attention. La banquette investie par le corps dansant, se fait piédestal, trône et redoublement de la scène elle-même : mise en scène de la scène, ou plutôt mise en abyme de la représentation. Du piédestal de la statue au cadre de la photographie des hystériques de Charcot, l’espace est toujours défini selon le regard que l’on conduit sans naïveté vers un objet. Ici, la scène se dé- et redouble en banquettes et plus rien n’appelle notre attention. La captation, la nôtre, a « lieu ».
La construction temporelle emprunte à l’écriture musicale : le canon y est autant le modèle que le motif, subtilement modulé : on suit ainsi chaque corps tout en regardant simultanément les deux. Des retards, des accélérations, des moments de conjonction apparaissent et disparaissent sans cesse. Le jeu subtil de l’oscillation continue, entre phase et déphasage que mènent les deux danseuses, crée des effets d’étirement et de contraction du temps d’une rare efficacité. La durée ici se plie, se déplie, se multiplie, et les plissures mises au jour laissent apparaître des interstices temporels. Le regard du spectateur s’empare alors de deux moments distincts d’une même action. Il assiste à une forme d’avant-coup gestuel, puis observe sa réalisation, enfin relève ce qui demeure et se transforme après son achèvement, jusqu’à remarquer que la dégradation du premier geste donne naissance à ce qui suit : un après-coup annonciateur de l’avant-coup second qui va suivre immédiatement. Le glissando s’effectue, de la construction musicale en canon jusqu’à la chorégraphie d’expressions symptomales, dont la théâtralité qui – pour être exacerbée – n’a jamais rien d’ostentatoire.
Cette pièce d’Alban Richard offre une superbe cohérence, tant dans ses intentions que dans les moyens mis en œuvre, qu’il est nécessaire de saluer.

Luisance, lumière incomparable , fait palpiter continûment les intensités, signe leur existence, enfin les (re)met au monde... Rare, vraiment.

Edwige Phitoussi, juin 2009.

Note de spectacle :
Luisance d’Alban Richard,
Pièce pour deux danseuses, musique de Jean-Sebastien Bach (O Haupt voll Blut BW244).
Conception / Chorégraphie : Alban Richard
Assistante chorégraphique : Daphné Mauger
Interprètes : Céline Angibaud, Laurie Giordano
Création lumières : Valérie Sigward
Régisseur son : Félix Perdreau
Création costumes : Corine Petitpierre
Musique : Johann Sebastian Bach
Transcriptions et arrangements de Johann Sebastian Bach par Léopold Stokowski
Enregistrements de 1927 à 1936, Léopold Stokowski dirige le Philadelphia Orchestra (Maestro Célèbre History)
Premières les 17 et 18 octobre 2008 dans le cadre de Temps danse d’automne au Forum du Blanc-Mesnil Production : ensemble L’Abrupt Coproduction : Le Forum du Blanc-Mesnil




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